L’acheteur face à l’IA : la fin de l'exécutant, le début du "chef d'orchestre "?

L’intelligence artificielle s’immisce dans toutes les fonctions de l’entreprise, et la fonction achat n’y échappe pas. Là où hier, l’acheteur passait ses journées à comparer, négocier, contrôler, il voit aujourd’hui surgir un concurrent invisible, infatigable et parfaitement rationnel : l’IA.

 
 
Mais que reste-t-il alors à l’humain dans cette chaîne de plus en plus automatisée ? Beaucoup, à condition de changer de posture.

Quand la machine prend le pouvoir sur l'opérationnel achat
Les nouvelles IA spécialisées dans les achats sont capables d’analyser des milliers de lignes de dépenses, de repérer les anomalies, de prévoir les hausses de prix ou même d’évaluer les risques fournisseurs avant qu’ils ne surviennent. Elles ne dorment pas, elles ne se trompent presque jamais, et surtout, elles apprennent plus vite que n’importe quel junior.

Résultat : une grande partie des tâches répétitives et techniques de la fonction achat est déjà en voie d’automatisation. Le rôle d’exécutant disparaît peu à peu, laissant place à un autre métier, moins administratif, plus réflexif.

Du négociateur au stratège
Demain, l’acheteur ne sera plus celui qui cherche le meilleur prix, mais celui qui donne du sens à l’acte d’achat. Face à une IA capable de recommander le fournisseur optimal en quelques secondes, l’humain devra se concentrer sur ce qu’aucun algorithme ne sait faire :

  • comprendre le contexte politique, économique, géopolitique et humain ;
  • évaluer la fiabilité morale d’un partenaire, son éthique ;
  • faire des choix fondés sur la responsabilité et non uniquement sur la rentabilité.

L’acheteur du futur sera à la fois analyste, médiateur et gardien de la cohérence éthique des décisions de son entreprise. En tout cas c'est mon avis.

Vers une fonction réinventée
L’IA ne signe pas la fin du métier d’acheteur, mais la fin d’un certain type d’acheteur : celui qui exécute, pris dans la cadence parfois âpre, des taches quotidiennes et répétitives... le fameux "mode automatique". Elle ne remplace pas les humains, elle élimine la routine et pousse chacun à monter en compétences. Le nouvel acheteur devra donc comprendre et qualifier les données, maîtriser les outils digitaux, mais aussi défendre une vision : celle d’un achat responsable, durable et cohérent. Bref, il devra redevenir ce qu’il aurait toujours dû être : un stratège, un chef d'orchestre, vrai pilote de la fonction achat.

Le danger du tout-algorithme
Le risque, bien sûr, c’est la tentation du “tout automatisé”. Laisser la machine acheter, négocier, gérer, voire même décider à notre place ! Mais quand l’humain se déconnecte du processus, il perd ce qui faisait justement la valeur du métier : le discernement. Acheter, ce n’est pas seulement faire une transaction, c’est construire une relation, arbitrer entre le court terme et le long terme, entre la rentabilité et la responsabilité, ce que la machine ignore totalement.

Les limites cachées d’un progrès annoncé

L’intelligence artificielle promet d’émanciper l’acheteur en le libérant des tâches chronophages. Mais derrière le vernis technologique, une autre réalité se profile. Comme pour l’e-mail ou le smartphone en leur temps, ce qui devait simplifier le quotidien finit souvent par l’accélérer. En automatisant le sourcing, le reporting et les analyses, l’IA donnera à l’entreprise l’illusion d’un gain de temps. Mais ce temps “libéré” sera rapidement absorbé par de nouvelles exigences : plus de projets, plus de fournisseurs à gérer, plus de reporting à produire etc... L’acheteur, censé devenir stratège, risque en réalité de se retrouver happé dans une cadence encore plus soutenue. Ajoutons à cela que les fournisseurs, eux aussi, s’armeront des mêmes outils d’analyse et d’anticipation. Résultat : la négociation deviendra un match nul, où les deux camps disposeront des mêmes données, des mêmes algorithmes, des mêmes prédictions. Ce qui devait donner l’avantage, se transformera finalement en un nouvel équilibre… ou un nouveau champ de bataille, où l'humain est relégué au second plan, alors que ce qui fait l'essence même du métier d'acheteur, c'est le relationnel, autrement dit le côté humain ....

Enfin, l’IA risque d’accentuer le contrôle déjà pesant dans la fonction achat. Les systèmes d’analyse prédictive et de suivi automatisé pourront offrir à la hiérarchie et au managers, un regard permanent sur la performance individuelle : reporting, délais de traitement, taux d’économies réalisés… L’acheteur sera de plus en plus mesuré, comparé, pressurisé. Ce qui devait être un outil d’émancipation pourrait bien devenir un instrument d’aliénation.

En somme, comme toute innovation majeure, l’IA apportera un progrès immédiat, mais son coût réel se révélera sur la durée : celui du rythme, du sens et, peut-être, d’une part d’humanité.

Conclusion 
l'IA ne supprime pas la valeur humaine, elle la révèle — à condition que nous ayons le courage de la réinventer. Dans ce monde de flux et d’algorithmes, l’acheteur de demain ne sera pas un simple opérateur de coût, mais un chef d’orchestre de la valeur. Et ça, aucun logiciel ne pourra le coder.

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